Matinée Innovation pédagogique : retours sur l’active learning

J’ai pu assister le 13 octobre à un Jeudi du Livre particulièrement bienvenu (bravo aux collègues Médiat) sur l’innovation pédagogique en bibliothèques. Voici quelques notes et réflexions.

Active learning et bibliothèques

Suivant Magalie Legall via les réseaux depuis plusieurs années – d’abord par accointance spirituelle au sujet des usages des réseaux sociaux dans les BU, puis l’openscience, et enfin son parcours de formatrice explorant des techniques actives – il n’était pas question de rater l’occasion de la croiser IRL. Je n’ai pas été déçu par son intervention, concentré d’optimisme et d’énergie.

Car la forme, c’est important :

D’abord, appliquant les préceptes du storytelling à elle même, sa présentation a débuté comme il se doit par une réponse personnelle à une question légitime : « Pourquoi l’active learning ? ». Où il est question de parcours, d’expérience de formateur, de remise en cause, et finalement de sortie par le haut. Comment accrocher son public : parler de ses doutes, ses – nos – erreurs, etc. Ça détonne forcément, pensez-vous, des erreurs, des fails dans le monde infaillible des BU…! Le formateur se dévoile, ça titille, on accroche. Efficace.

Ensuite, un support très visuel, bien entendu, accompagnant le discours, évoquant plus que donnant à lire. Le sujet s’y prêtait, bien entendu; mais alors visuel à ce point…#mazette. Il est en ligne, jugez par vous même :

En pleine veine sketchnoting, concept récemment ADBUoubé, Magalie aura donc créé le (premier ?) scketchnotrama des bibfr. Ou sont-ce des sketchnotslides ? En tout cas, c’est beau, efficace, fun, mais ça prend du temps j’imagine. Moi, depuis avril 2016 et mon enthousiasme suite aux post de Magalie sur le sujet, j’avoue ne pas avoir beaucoup pratiqué malgré mon intérêt pour la chose…

Donc, pas besoin d’exposer mon petit point de vue…allez, si, après tout : en tant que formateur, le soin mis dans nos supports transmet un signal à ceux qui les subissent. Ce signal ne fait pas tout, mais il est, et est bien souvent essentiel. Négligeons nos supports, tartinons nos slides de textes mal fagotés malgré 8 ans de bouquins de slideology (pourtant, on aime les livres à ce qu’il paraît), utilisons le masque institutionnel sans discernement (alors que profs et chercheurs s’assoient dessus bien souvent), présentons un pauvre SmartArt™ ppt même pas beau, etc, et nous devrons compenser d’autant pour raccrocher l’attention et le crédit perdu dès les premières diapo auprès de nos étudiants/chercheurs/enseignants. Si l’on fait du présentiel à l’heure des mooc et des libguides, soignons-le. Amen.

Bon, sur ce, le contenu :

Oui donc. L’active learning, au fait (mais pas que)…J’ai procédé par mot-clés pour mettre de l’ordre dans mes notes ce qui est loin de transcrire la richesse de l’intervention.

Toute une série de techniques et de bonne pratiques à tester ont été évoquées, dont un bon nombre déjà présentes sur le blog Sac à mains et sac à dos.

Le support d’une intervention d’octobre 2015 sur le même sujet, plus classique mais plus « autonome », avait été mis en ligne (et signalé par Silver Mercier notamment) par Magalie.

On se référera également au tout ressent article de Magalie Legall dans le n°85-86 – d’octobre 2016 de la revue de l’ABF

#Mustread :

Quelques titres à lire ou parcourir  dans une perspective de renouvellement de séances de formation ont été d’emblée évoqués :

  • Walsh A, Inala P. Active Learning Techniques for Librarians: Practical Examples. Oxford, UK: Chandos Publishing; 2010. 160 p.
  • Akoun A, Pailleau I, Filf, Servan-Schreiber F. Apprendre Autrement avec la Pédagogie Positive – A la maison et à l’école, (re)donnez à vos enfants le goût d’apprendre. Paris: Eyrolles; 2013. 191 p.
  • Hourst B, Jilème. Former sans ennuyer : Concevoir et réaliser des projets de formation et d’enseignement. Paris: Eyrolles; 2014. 204 p.

« Couverturite » :

Terme de nos amis canadiens, gentillement négatif, désignant l’envie de couvrir l’intégralité d’un sujet dans un temps pourtant très limité. Oui, bien trouvé de leur part, n’est-il pas ?
Nous autres bibliothécaires-formateurs serions bien volontier victimes de couverturite : sur-qualité intrinsèque à la profession, bons élèves, etc, et surtout formations « one shot » sur des publics que l’on doute revoir un jour expliqueraient cette propension à la couverturite.

Formateur :
L’active learning est une notion d’apprentissage intégré ; la responsabilité du bon déroulement d’une séance se veut partagée entre l’apprenant et le formateur, en opposition au top-down type formateur débitant son cours devant un public captif. C’est un processus holistique intégrant langage, corps, comportements, situation spatiale (axe tête cœur corps), qui promeut la diversité des supports, canaux, méthodes, lieux, etc.
Surtout, il met en avant une démarche laissant la place à l’expérimentation, voir à l’erreur pour le formateur; son rôle est décentré : d’expert omniscient il passe à facilitateur.

Changement (de méthode) :

L’active learning permet, voir induit, une méthode « des petits pas » à l’opposé d’une injonction à l’« Innovation » (avec un grand « I », donc).  Magalie LeGall convoque ici Robert Maurer. Pour ce dernier l’innovation est l’ennemi du changement car donne lieu intrinsèquement à des changements brusques, donc stressant, activant les centres de la peur du cerveau. La réaction face au changement serait donc naturellement bien souvent soit la fuite, soit le combat, deux situations peu propices au changement. À prôner l’innovation, on induit la résistance. Mieux vaut les petits pas.
Pragmatiquement, à l’échelle du formateur ou de l’équipe de formateurs, l’idée est d’introduire tout doucement de petites séquences actives, courtes, dont le feedback, qu’on espère positif, renforcera la démarche, donnera de l’assurance, créera un cercle vertueux, etc.

Attention :

Concept déjà central s’il en est de nos jours (numériques), l’active learning convoque les sciences cognitives pour rappeler que la capacité moyenne à maintenir son attention est bien en deçà de ce que l’on imagine : 6 min en moyenne pour un adulte ! Bien entendu, cela varie selon le sujet, la personne, son implication, l’heure du jour, etc.

L’enjeu sera d’abord de mettre en place les conditions de la réceptivité; puis de maintenir l’attention, par exemple en :

  • intégrant au déroulé d’une formation beaucoup de « débuts » et de « fins »
  • en permettant aux décrocheurs de raccrocher, via des temps dédiés toutes les 20 min

Corps :
Intégrer le corps dans les séquences de formation : cf. Francis Eustache (Enactment effect; « mémoire de l’action »).
Ne pas perdre de vue que les paramètres physiques, concernant la salle par exemple, vont influencer l’attention puis la rétention : température, lumière, etc.
Bref, si c’est une évidence qu’une salle surchauffée endort votre assistance (et vous), avoir en tête systématiquement la donnée « corps » permet d’aller plus loin, pourquoi pas en faisant bouger, littéralement, les personnes formées. Exemples très simples donnés par Magalie :

  • demander à réaliser des travaux sur posters avec des pages de paper board scotchés sur les murs oblige de fait les étudiants à se lever, à être dans l’action physique
  • expérimenter l’utilisation de légo, post-it
  • faire enlever des genoux les laptop et se lever pour crier un mot clés résumant ce qui vient d’être dit (testé en live durant la présentation !)

Pause :

Autre donnée biologique : ce corps a besoin de faire des pauses. On néglige trop souvent cette pause, même si elle fait partie du timing théorique. Des astuces simples sont donc conseillées :

  • intégrer une slide « pause » à son support
  • désigner un « responsable de la pause » qui viendra tirer les cloches  au formateur pour l’obliger à la pause (bien entendu, en informer en amont les étudiants)

Cette pause peut être classiquement un temps libre laissé pour socialiser (le moment machine à café), etc. C’est tout à fait valable. Mais elle peut être aussi organisée pour, par exemple, stimuler la créativité. On voit ici l’approche totale d’une démarche active learning puisque même la pause est intégrée. Le but est de booster la créativité dans un temps hors du sujet pour ensuite, lors de la reprise de la formation, rediriger les esprits (r)éveillés par cette session créative vers le sujet de la formation.

Mémoire :
Autre résurgence façon neurosciences appliquées, un axe central de l’active learning est d’aider la mémoire, par tous les moyens, à fixer le propos :

  • avec la pensée visuelle (visual thinking). Se détacher des Power Point traditionnels, utiliser des mind-maps, metro-maps, etc;
  • utiliser cette approche visuelle pour donner à voir la big picture , l' »image globale » aux apprenants (éviter les plans à multipuces);
  • en usant du « storytelling » la mémoire est sensible aux anecdotes, au saugrenu, aux « petites histoires », aux confidences, à l’inattendu, au décalé. De plus cela relance l’attention;
  • en prévoyant des moments de feedback, pour ré-impliquer l’assistance (toujours ce souci de prendre soin de l’attention).

Exemple d’actions : utiliser des dès en mousse pour une « interruption intelligente » sur le thème des jeux de Thiagi (voir plus particulièrement ce post de Magalie : Mes petites histoires d’active learning : 3 idées d’exercices).

Quelques réflexions :

Trois apports à mon avis immédiats du buzz-word, du machin, du concept d’active learning, appelez le comme vous voulez :

  • « learning ». Vous avez vu. Si. Maaaisssiheuu :  pas teaching. Il s’agît d’apprentissage. Pas de notre « pédagogie », ni notre « didactique », ni de notre « enseignement », etc. Toutes choses très valables. Mais…là, il ne s’agît pas de nous, donc, mais d’eux, les fameux apprenants. Tout de suite, le centre, c’est la personne en face. Comme pour cette histoire d’UX, le concept nous force au grand switch décentrement.
  • c’est un ensemble de techniques; une boîte à outils dans laquelle piocher, permettant une dynamique de changement par petits pas, progressivement, privilégiant le prototypage, l’essai-erreur. Oui, presque un outil de management, car porteur de valeurs du monde d’après. Et ça, nous serons d’accord pour avouer que nous en avons cruellement besoin.
  • c’est fun, « innovant ». Les détracteurs diront que c’est un buzzword; tant mieux (comme les pages facebook de BU fin 2000, hein; désormais presque toutes les BU ont une fan page) et donc ça permet de changer le regard des usagers sur les bibliothèques. Et ça, nous… #okjarrête

Enfin, ce qui me frappe – et me séduit – dans cette histoire d’active learning ce sont les références régulières disons, pour parler vite, aux neurosciences (ou aux sciences cognitives plutôt). Durant près de trois ans j’ai pu m’occuper de fonds de sciences de l’éducation et donc veiller dans ce domaine. Et j’ai comme beaucoup été témoin de la propagation de résultats de recherche issues de neurosciences et de thèses vulgarisées au sein d’une communauté traditionnellement orientée SHS (…et des polémiques en découlant naturellement – abonnez-vous à l’excellente revue de presse du CRAP et vous mesurerez à quel point ces débats systématiques sans fin épuisent notre système éducatif, voir plus si affinité; mais c’est un autre sujet). Tout se passe un peu comme si d’un coup d’un seul on se disait : « Ok, bon, des gens de bonnes volonté on fait de leur mieux, mais ça coince, on s’épuise; après tout, allez va et si on essayait autre chose. Ha tiens, ouuiii au fait, les neurosciences et sciences cognitives, depuis les années 1990 dites donc elles ont avancé sur le sujet ! ». Je caricature, mais l’idée est là (j’avoue, ayant aussi géré quelques mois un fonds de psycho, j’y ai été sans doute plus sensible).

Le cas Céline Alvarez, de ses TedX jusqu’au buzz de ces dernières semaines en est l’illustration parfaite. L’active learning participe de cette tendance. On se situe au delà de la pédagogie traditionnelle, et sa traduction dans des savoirs-faire, et on relit les précurseurs des dites pédagogies alternatives en faisant le lien avec tout un tas de résultats de recherche. Bien sûr, c’est une façon pour de nouveaux entrant de se démarquer, ne soyons pas naïf, et de gagner du crédit côté innovation aux yeux des médias. C’est le jeu. Surtout, cette sous-couche théorique n’entrave pas la créativité – voir la revendique – parce qu’il est question avant tout de pragmatisme, de résoudre des problèmes, expérimenter, libérer les énergies. Ok, dans notre cas (dans l’enseignement supérieur), c’est presque facile car l’on a affaire à un public homogène de (presque) adultes, et non à trente enfants de tout niveau devant saisir les bases de la lecture en un an. Mais ça n’enlève rien à l’intérêt de la chose, et c’est plutôt enthousiasmant !

Cet enthousiasme accompagne un climat propice, où professionnels et grand public semblent arriver à une certaine maturité autour de la question, du moins une sensibilité certaine (exacerbée par une refondation que d’aucun qualifient volontier de ratée ? Je n’ose digresser sur ce sujet)  : épidémie d’enfants doués, succès de la presse et des titres vulgarisant la Psychologie, idem des conférences du même sujet, émissions à thème sur des chaînes publiques, auxquelles on pourra accrocher à l’autre bout également la fascination pour l’IA et les questions qu’elle soulève (deep & machine learning, notez), concrétisation de lieux d’innovations pédagogiques dans l’enseignement supérieur sous la forme de LearningLab ici ou (j’en reparlerai !), etc.

À nous, professionnels de l’infodoc, formateurs en BU ou ailleurs, bibliothécaires attendus ou non, de nous emparer de ces (non pas nouveaux, mais nouvellement mis à jour) outils et techniques afin, à minima, d’adopter les codes qui seront la norme d’ici quelques temps (un peu comme cette fumeuse histoire de réseaux sociaux il y a de cela bientôt 6 ans…).

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