Serez-vous des nôtres ? Pour une (re)lecture du Guerilla Open Access Manifesto d’Aaron Swartz

J’ai eu la possibilité de lire le Guerilla Open Access Manifesto (Manifeste pour une guérilla en faveur du libre accès) durant la dernière Nuit de la Lecture. Les BU de l’Université Lyon 2 accueillaient en effet des (épatants) étudiants de l’atelier de lecture à haute voix animé par Isabelle Paquet/Cie Chiloé ainsi qu’une auteure et un complice musicien pour une lecture musicale. Nous étions quelques collègues bibliothécaires à lire des textes.

Affiche Nuit de la lecture 10 janvier 2018 BU Chevreul

Pourquoi lire le Manifeste à une nuit de la lecture ?

D’abord parce que cela me semble depuis longtemps être un outil idéal pour engager le débat avec des étudiants niveau master ou des doctorants. Je n’avais pas encore eu l’occasion d’utiliser cette idée « pédagogique » en formation, aussi ai-je sauté sur l’occasion. La forme militante relativement décalée et « impactante » par rapport à nos contenus habituels (tout comme le DataGueule #63 « Privés de savoir ? » sur l’OpenAccess que nous présentons déjà régulièrement), le contenu bien entendu (qui frôle les théories du complot à un certain moment), l’interrogation finale sous la forme de défi, et enfin le personnage d’Aaron, tous ces éléments peuvent permettre d’aborder les grands items d’une formation autour de la publication scientifique : pourquoi l’avènement de l’open access, de l’open science, les questions éthiques qui s’imposent au monde académique, les problématiques du droit bien entendu, les résistances au mouvement, le lobbying, le coût de l’accès aux contenus scientifiques, etc. Une mine d’or pour formateur à l’#OA.

J’étais par ailleurs curieux de voir quel pouvait être l’accueil d’un tel texte chez des étudiants. Bon, je n’ai pas vraiment pu en discuter avec eux mais j’avais prévu un petit A4 recto-verso présentant l’ouvrage paru en 2017 aux éditions B42 donnant quelques informations accompagnées d’une mini-biblio (complément ici); et dix jours après j’ai distribué ce petit document réalisé pour la soirée cette fois-ci à des doctorants SHS plutôt intéressés en amont des formations « publication scientifique ».

Enfin, oui, dans le cadre de la polémique #SCEFP, il était très trèèès (très) tentant de lire un texte appelant à la désobéissance civile pour la libération du savoir (je regrette juste de ne pas avoir pris le temps de poster un #SCELFie).

Si vous ne l’avez pas encore fait, il faut voir le film sur l’histoire d’Aaron Swartz réalisé par Brian Knappenberger The Internet’s Own Boy (2014). Pour le formateur en compétences informationnelles que je suis (tente d’être en fait, épisodiquement) ayant connu l’avènement du web2.0, rien que les 16 premières minutes  donnent le vertige : à 9’35 on entend des créateurs du RSS parler de Aaron et ses contributions alors qu’il était tout juste ado; à 15’12 c’est Laurence Lessig, père des Creative Commons qui introduit la contribution – à l’âge de 15 ans – d’Aaron à la première version de la plateforme où il explique les trois étapes proposées à l’internaute pour choisir une licence CC…. Le garçon Aaron, puis le jeune homme, était précoce.

Ironie de l’histoire, en cette fin janvier 2018 la version sous-titrée et mise en ligne *dès juillet 2014* par Daniel Bourrion, que j’avais revisionnée juste avant cette nuit de la lecture, vient d’être bloquée pour des raisons de droits d’auteurs sur un morceau de la BO par Content ID. De quoi franchement pousser à l’émergence de solutions à la PeerTube promues par Framasoft notamment…

<update date=20180207> D. Bourrion a précisé l’affaire du blocage de la vidéo VOSTFR dans un billet sur son blog RJ45; le temps de la contestation du blocage, la vidéo est à nouveau visible sur la plate-forme youtube</update>

PeerTube – cc by-sa Framasoft – https://framatube.org

L’ensemble des écrits d’Aaron Swartz ont été rassemblés dans l’ouvrage The boy who could change the world: the writings of Aaron Swartz paru chez  The New Press en 2015. La traduction française est parue en 2017 aux Éditions B42. C’est la version de cette édition que j’ai lue. Elle diffère légèrement de ce que l’on peut lire en ligne, sur Framasoft par exemple, à commencer par le titre. C’est cependant la version de Framasoft que je copie-colle ci-dessous.

À mon sens, chaque Nuit de la Lecture en bibliothèque universitaire pourrait être l’occasion de lire, de relire, et de relire à nouveau, le manifeste. Surtout en bibliothèque universitaire.

Guerilla Open Access Manifesto

Aaron Swartz – juillet 2008 – Internet Archive
Traduction  : Gatitac, albahtaar, Wikinade, M0tty, aKa, Jean-Fred, Goofy, Léna, greygjhart + anonymous publiée originellement sur Framasoft.

L’information, c’est le pouvoir. Mais comme pour tout pouvoir, il y a ceux qui veulent le garder pour eux. Le patrimoine culturel et scientifique mondial, publié depuis plusieurs siècles dans les livres et les revues, est de plus en plus souvent numérisé puis verrouillé par une poignée d’entreprises privées. Vous voulez lire les articles présentant les plus célèbres résultats scientifiques  ? Il vous faudra payer de grosses sommes à des éditeurs comme Reed Elsevier.

Et il y a ceux qui luttent pour que cela change. Le mouvement pour le libre accès s’est vaillamment battu pour s’assurer que les scientifiques ne mettent pas toutes leurs publications sous copyright et s’assurer plutôt que leurs travaux seront publiés sur Internet sous des conditions qui en permettent l’accès à tous. Mais, même dans le scénario le plus optimiste, la politique de libre accès ne concerne que les publications futures. Tout ce qui a été fait jusqu’à présent est perdu.

C’est trop cher payé. Contraindre les universitaires à débourser de l’argent pour lire le travail de leurs collègues  ? Numériser des bibliothèques entières mais ne permettre qu’aux gens de chez Google de les lire  ? Fournir des articles scientifiques aux chercheurs des plus grandes universités des pays riches, mais pas aux enfants des pays du Sud  ? C’est scandaleux et inacceptable.

Nombreux sont ceux qui disent  : «  Je suis d’accord mais que peut-on y faire  ? Les entreprises possèdent les droits de reproduction de ces documents, elles gagnent énormément d’argent en faisant payer l’accès, et c’est parfaitement légal, il n’y a rien que l’on puisse faire pour les en empêcher.  » Mais si, on peut faire quelque chose, ce qu’on est déjà en train de faire  : riposter.

Vous qui avez accès à ces ressources, étudiants, bibliothécaires, scientifiques, on vous a donné un privilège. Vous pouvez vous nourrir au banquet de la connaissance pendant que le reste du monde en est exclu. Mais vous n’êtes pas obligés — moralement, vous n’en avez même pas le droit — de conserver ce privilège pour vous seuls. Il est de votre devoir de le partager avec le monde. Et c’est ce que vous avez fait  : en échangeant vos mots de passe avec vos collègues, en remplissant des formulaires de téléchargement pour vos amis.
Pendant ce temps, ceux qui ont été écartés de ce festin n’attendent pas sans rien faire. Vous vous êtes faufilés dans les brèches et avez escaladé les barrières, libérant l’information verrouillée par les éditeurs pour la partager avec vos amis.

Mais toutes ces actions se déroulent dans l’ombre, de façon souterraine. On les qualifie de «  vol  » ou bien de «  piratage  », comme si partager une abondance de connaissances était moralement équivalent à l’abordage d’un vaisseau et au meurtre de son équipage. Mais le partage n’est pas immoral, c’est un impératif moral. Seuls ceux qu’aveugle la cupidité refusent une copie à leurs amis.
Les grandes multinationales, bien sûr, sont aveuglées par la cupidité. Les lois qui les gouvernent l’exigent, leurs actionnaires se révolteraient à la moindre occasion. Et les politiciens qu’elles ont achetés les soutiennent en votant des lois qui leur donnent le pouvoir exclusif de décider qui est en droit de faire des copies.

La justice ne consiste pas à se soumettre à des lois injustes. Il est temps de sortir de l’ombre et, dans la grande tradition de la désobéissance civile, d’affirmer notre opposition à la confiscation criminelle de la culture publique.

Nous avons besoin de récolter l’information où qu’elle soit stockée, d’en faire des copies et de la partager avec le monde. Nous devons nous emparer du domaine public et l’ajouter aux archives. Nous devons acheter des bases de données secrètes et les mettre sur le Web. Nous devons télécharger des revues scientifiques et les poster sur des réseaux de partage de fichiers. Nous devons mener le combat de la guérilla pour le libre accès.

Lorsque nous serons assez nombreux de par le monde, nous n’enverrons pas seulement un puissant message d’opposition à la privatisation de la connaissance  : nous ferons en sorte que cette privatisation appartienne au passé. Serez-vous des nôtres  ?

Aaron Swartz

By Fred Benenson – User: Mecredis CC BY 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0), via Wikimedia Commons

 

 

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Happy birthday, Budapest Open Access Initiative

Il y a  15 ans jour pour jour, un groupe de rebelles d’une lointaine galaxie publiait la Budapest Open Access Initiative, le 14 février 2002 donc, ce qui constitua dès lors la déclaration sur l’accès ouvert aux publications scientifiques.

« […] The new technology is the internet. The public good they make possible is the world-wide electronic distribution of the peer-reviewed journal literature and completely free and unrestricted access to it by all scientists, scholars, teachers, students, and other curious minds. Removing access barriers to this literature will accelerate research, enrich education, share the learning of the rich with the poor and the poor with the rich, make this literature as useful as it can be, and lay the foundation for uniting humanity in a common intellectual conversation and quest for knowledge. […] »

Je finissais un apprentissage débuté à la direction de l’Information scientifique et technique du Cemagref (devenue depuis Irstea) entre Anthony et un DESS (une sorte de Master Pro de vieux en 1 an) où l’on faisait – quand j’y pense aujourd’hui ! – des trucs comme des ACP sur des corpus de centaines de références bibliographiques peu structurées après requêtes à 10 booléens avec Tétralogie sous OpenSuse. Le bon vieux temps.

Après une mission d’analyse des données d’usages des plateformes de l’époque proposées aux chercheurs de l’institut (haaa, la toute jeune ScienceDirect, etc; à l’époque il fallait faire ses graph soit même à partir de vastes tableaux de chiffres, et pas de Counter pour comparer les données entre éditeurs !), parallèlement à un dossier de veille pour un jeune doctorant portant sur l’usure des géotextiles (il me semble), j’avais imprimé puis lu tant bien que mal, puis avec ferveur, J.C. Guédon démontant les big deals, découvert éberlué l’évidence de la proposition subversive déjà ancienne d’un certain S. Harnad, et parcourais consciencieusement l’Open Access News de P. Suber arrivée dans mon Outlook tous les matins. Le DOI était naissant (mais certains pointaient déjà des images au sein des articles); le logiciel EPrints était le Graal et la killer app pour le workflow de préservation et diffusion des publications d’un organisme (O. Hologne, mon encadrante, était une grande fan de l’outil); mentionner la maîtrise de la base Dialog sur votre CV avait encore un sens pour quelqu’un d’autre que vous même et les termes Web of Science vous faisait passer pour le Spok du futur dans Star Treck de J.J. Abrams.

Je photocopiais à tour de bras des Archimag, mais un mouvement naissait devant mes yeux, mon clavier. LE mouvement en fait (non, sérieux, vous en connaissez un autre ?).

boai15

Et bien, du haut de mon même-pas-diplôme, estimant qu’il était somme toute logique et éthique de m’inscrire résolument, en tant que presque-professionnel de l’info-doc-n’est-ce pas, dans cet « inévitabilité » qu’était l’open access pour l’accompagner de mon mieux comme d’autres (futurs) collègues (et, à postériori je m’en rends compte maintenant, n’imaginant pas que l’on puisse faire autrement), prenant acte que, comme tout chercheur pouvait déposer son texte en ligne façon Harnad, je devais moi-n’ayant-rien-à-déposer à minima déposer mon nom…et bien…de façon certes inattendue…j’ai signé. La BOAI. En 2002. Il y a 15 ans.

On est fou quand on est jeune ;-).

#happyBirthDayBOAI

P.S : si vous avez tenu jusque là et que les larmes tirées par cette prose ne vous brouillent pas trop la vue, sachez qu’il est toujours possible, depuis 15 ans, de signer la BOAI, en tant qu’institution ou individu lambda (jeune, ou moins jeune, fou ou se croyant sain d’esprit, documentaliste, bibliothécaire, enseignant, chercheur, enseignant-chercheur, doctorant, A, B ou C, fan du devoir de réserve ou citoyen activiste,  on s’en contre-fiche finalement)